Marcel Griaule, Ambibé Babadyi, et un jeune homme tenant une tortue. Village de Sangha. Expédition Sahara-Soudan, 1935. Fonds Marcel-Griaule, Bibliothèque Éric-de-Dampierre, MAE, Université de Paris Ouest Nanterre La Défense.

LES PREMIÈRES COLLECTES D’OBJETS DOGON PAR

LES MISSIONS ETHNOGRAPHIQUES

Éric Jolly


Au cours des années 1930, le pays dogon à l’est du Soudan français (actuel Mali) est le centre ou le point de passage de cinq missions ethnographiques françaises. Trois d’entre elles sont dirigées par Marcel Griaule (en 1931, 1935 et 1938) tandis que les deux autres sont conduites par des femmes : Denise Paulme et Deborah Lifchitz en 1935, Solange de Ganay et Germaine Dieterlen en 1937.

À l’exception de celle de 1937, toutes ces missions sont de grandes entreprises de collecte d’objets à destination du Musée d’Ethnographie du Trocadéro puis du Musée de l’Homme. Elles visent à enrichir les collections africaines des musées précédemment cités, mais elles ont aussi d’autres objectifs, liés à la professionnalisation récente de l’ethnologie française. Pour les nouveaux ethnographes de métier formés par l’Institut d’ethnologie, fondé en 1925, il s’agit en effet de rapporter en France des objets bien documentés, témoins impartiaux des sociétés étudiées.

Toutefois, le type d’artefacts sélectionnés évolue au fil des missions : les objets usuels ou ordinaires laissent progressivement la place à des sculptures conjuguant ancienneté, beauté plastique et significations symboliques, qu’il s’agisse de masques, de statuettes ou de serrures dogon. Favorisé par le contexte colonial, le caractère massif de ces collectes perdure, en revanche.

Les précurseurs

Dès le début du XXe siècle, deux missions scientifiques se rendent en pays dogon. Le lieutenant Louis Desplagnes parcourt cette région de février à juin 1905, une douzaine d’années seulement après la prise de Bandiagara par les Français, en 1893. De ce premier voyage d’étude, il rapporte une cinquantaine d’objets dogon et les dépose au Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Il s’agit essentiellement de serrures ou de portes sculptées, de statuettes à usage rituel, d’appuie-tête et enfin de pierres peintes prélevées sous l’auvent de circoncision de Songo. Il ne recueille en revanche aucun masque ni ustensile du quotidien.

Le célèbre anthropologue allemand Leo Frobenius traverse la moitié sud du pays dogon en septembre 1908, trois ans après Desplagnes. D’après la collection conservée au Musée ethnologique de Berlin, il collecte une douzaine de sculptures de belle facture, notamment des coupes de hogon, des statuettes rituelles, une serrure, une porte de grenier ainsi qu’un masque lièvre.

Le voyage de l’ethnologue français Henri Labouret est plus tardif. Fin 1929 ou début 1930, cet ancien administrateur colonial rapporte d’une courte mission en pays dogon une centaine d’objets, en majorité des masques en bois avec leurs costumes de fibres, ainsi qu’une dizaine de serrures ou de portes et une poignée de statuettes, tous offerts au Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Le point commun à ces premières collectes est donc la priorité accordée aux objets rituels ou décoratifs et à leur esthétique, juste avant l’engouement pour « l’art nègre » ou dans son prolongement.

Les méthodes de collecte de Dakar-Djibouti

Dirigée par Marcel Griaule, spécialiste de l’Éthiopie, Dakar-Djibouti est la plus grande expédition ethnographique française et la seule à avoir fait l’objet d’un financement par le parlement. Composée notamment d’ethnographes, de linguistes et d’un musicologue, elle traverse l’Afrique d’ouest en est de mai 1931 à février 1933 en collectant en chemin un très grand nombre d’objets selon les méthodes enseignées par Marcel Mauss à l’Institut d’ethnologie.

Juste avant le départ, Michel Leiris – secrétaire archiviste de la mission – rédige d’ailleurs une brochure intitulée Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques à partir des notes prises par Griaule en 1926 pendant les cours de Mauss. Ce manuel fournit aux chercheurs de terrain comme aux coloniaux une méthode rigoureuse pour collecter, classer et documenter les objets exotiques destinés au Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Il oriente aussi leur choix en leur demandant de rendre compte, par leur collecte, de la totalité d’une culture matérielle sans opérer de sélection en fonction de critères tels que la beauté, la rareté, l’ancienneté ou la pureté du style.

Tout « rafler » à des fins d’exhaustivité, de l’objet le plus rudimentaire au plus raffiné, est une règle que les membres de la mission Dakar-Djibouti appliquent effectivement jusqu’à Mopti, mais ce n’est plus tout à fait le cas à leur arrivée en pays dogon, en septembre 1931. Fascinés par les rites qu’ils observent et par la société des masques qu’ils étudient, Griaule et ses collègues privilégient de plus en plus l’achat d’objets sacrés et mystérieux qui seraient, selon eux, les témoins clés d’institutions présumées secrètes. Sur les 300 objets environ qu’ils récoltent en pays dogon entre le 28 septembre et le 29 novembre 1931, plus des deux tiers ont une fonction rituelle ou décorative, avec notamment une quarantaine de masques ou d’éléments de leur costume, une vingtaine de statuettes, une dizaine de rhombes, plus de soixante pierres peintes et un peu moins de vingt serrures ou portes sculptées. La plupart de ces pièces ont été achetées, mais quelques unes ont été discrètement dérobées par des ethnographes convaincus de participer dans l’urgence à la sauvegarde matérielle d’une société menacée de disparition.

Au retour de la mission, masques, pierres peintes et statuettes dogon sont mis en valeur tant au sein de l’exposition Dakar-Djibouti, au Trocadéro, que dans la somptueuse revue Minotaure qui paraît à cette occasion, en juin 1933, avec trois articles traitant de ces différents artefacts. Certains passages de L’Afrique fantôme – le journal de voyage de Michel Leiris publié en 1934 chez Gallimard – témoignent également de l’attirance croissante des ethnographes pour des sculptures magico-religieuses anciennes, rares et envoûtantes, à l’image du « grand masque » imina na.

La mission Sahara-Soudan

La mission Griaule suivante – Sahara-Soudan – cherche à compléter les travaux menés en 1931 en pays dogon. Sur le plan des collectes, l’évolution constatée au moment de Dakar-Djibouti se poursuit. Sur les 350 objets acquis en février et mars 1935, la part d’ustensiles ou de vêtements de la vie quotidienne ne représente plus qu’un huitième de la collection. Inversement, la proportion de masques a quasiment doublé par rapport à 1931 : plus de quatre-vingt en comptant les parures et les accessoires. La collection comprend également une trentaine de statuettes, divers objets cultuels, des sculptures décoratives (serrures, portes, étriers de poulie) et enfin des bijoux, en particulier des épingles à cheveux.

En 1935, Griaule et ses collègues sont ouvertement en quête d’objets sublimes choisis pour leur esthétique, leur ancienneté et les significations merveilleuses dont ils sont porteurs. Ils recherchent même en priorité les objets cachés au fond des grottes ou des sanctuaires afin d’accéder au tréfonds de la société dogon. Cela explique le nombre important de vieilles sculptures, souvent endommagées, que rapporte la mission. La part élevée de masques est aussi le résultat de l’intérêt privilégié de Griaule pour un objet qui est au cœur de sa thèse. Il publiera celle-ci en 1938, à l’Institut d’ethnologie, sous le titre Masques dogons, en illustrant ce volumineux ouvrage avec de nombreuses photographies et dessins.

Les missions Paulme-Lifchitz et Lebaudy-Griaule

Denise Paulme et Deborah Lifchitz arrivèrent dans le pays dogon avec la mission Sahara-Soudan en février 1935 ; elles y restèrent jusqu’en octobre 1935. Les 180 objets qu’elles déposent au Musée d’Ethnographie sont des pièces magnifiques, de préférence anciennes, similaires aux œuvres d’art achetés par les collectionneurs européens. Mais, à la différence de Griaule ou de son équipe, Paulme et Lifchitz s’intéressent peu aux masques et privilégient soit les serrures sculptées, dont elles rassemblent 70 exemplaires, soit les statues et les statuettes en bois, dont la plus connue, filiforme et sinueuse, est exposée aujourd’hui au pavillon des cessions, au Louvre.

Cette quête de beaux objets, contraire aux consignes initiales de Mauss, se vérifie une nouvelle fois au moment de la mission Lebaudy-Griaule, en 1938-1939. À la demande de Jean Lebaudy, co-organisateur de cette expédition, Germaine Dieterlen collecte en pays dogon et kouroumba de magnifiques masques, statuettes et serrures qui seront ensuite exposés au Musée de Cabrerets, dans le Lot.

Après la guerre, les acquisitions d’objets dogon continuent au cours des missions organisées par Griaule entre 1946 et 1956, mais elles n’ont plus le même caractère systématique et massif. En outre, Griaule enquête désormais sur la cosmogonie dogon et il recherche avant tout des témoins matériels des événements mythiques qu’il étudie, qu’il s’agisse d’ustensiles courants, de couvertures ou de sculptures. Par ailleurs, il attribue aux masques et aux statuettes dogon des significations symboliques et mythologiques de plus en plus complexes. Cette ultime inflexion dans les travaux de Griaule va ainsi largement influencer l’interprétation de l’art dogon, mais en privilégiant le mythe au détriment de l’histoire.